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L'expérience d'Auroville échappe aux modèles et
aux normes. Fondée en février 1968, cette cité est
le fruit de la rencontre d’un philosophe indien, Sri Aurobindo, et d’une
française, Mirra Alfassa, surnommée la Mère. Auroville
se veut le creuset de "l'unité humaine" réalisée grâce à
la fusion du spirituel et du physique. Depuis trente ans, les Aurovilliens
tentent de concrétiser ce rêve. Ils sont aujourd'hui un millier, venus de 28 pays différents, qui
continuent à y croire dans la chaleur moite du Tamil Nadu, la province
du sud-est de l'Inde qui borde le Golfe du Bengale.
Travail intérieur Evolution accélérée Méditation et action Le pouvoir de l'argent Salaire et partage informel Les relations avec les Tamouls La fidélité de certains pionniers Les doutes de la nouvelle génération La fragilité de l'ouverture sur le monde |
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| Les maisons d'Auroville sont aujourd'hui noyées dans la jungle indienne qui foisonne d'essences, dont d'impressionnants banians. Il y a trente ans, la ville a pourtant été construite sur un plateau désertique de latérite rouge. | ||
Sri Aurobindo
Mirra Alfassa, La Mère* Biographie (site d'Auroville) A droite, un autoportrait de la Mère Sommaire La ville
Maquette de la ville rêvée par Roger Anger
Sommaire
Les symboles de Sri Aurobindo et de la Mère
Le plan d'Auroville aujourd'hui
Texte officiel de la loi de Fondation d'Auroville (anglais) Sommaire Le Mantrimandir, centre sprirituel d'Auroville (voir le site d'Auroville) La cuisine solaire en cours de construction (voir le site d'Auroville) Sommaire
Sommaire
Abha, l'indienne et Claude, le français
Sommaire Fermier depuis 1970 à Auroville, Charley a quitté New-York à 18 ans. Sommaire (Video: 4 Mo) (2 Mo) Sommaire Kripa est née à Auroville mais elle ignore encore si elle vivra dans sa ville natale |
Noyée dans la forêt tropicale
indienne, à 12 km au nord de Pondichéry,
Auroville a des allures de cité fantôme. Invisible et mystérieuse,
elle échappe aux modèles. Ni secte, ni religion, ni véritable
laboratoire, la cité apparait comme une expérience spirituelle
et sociale hors du commun. Depuis trente ans, ses habitants vivent cette
utopie au quotidien. Un rêve qui vire souvent au cauchemar peuplé
de conflits internes, de débats interminables et de multiples contradictions
et paradoxes. Auroville est le fruit de la rencontre d’un philosophe indien,
Aurobindo Goshe (1872-1950), appelé Sri Aurobindo, et d’une française
de père turc et de mère égyptienne, Mirra Alfassa
(1878-1973).
Cette dernière, surnommée la Mère, écrivait
en 1968 : « Le but d’Auroville est de réaliser l’unité
humaine ».
La liberté absolue, l’absence de loi, de règles
et de propriété privée ainsi que la fraternité
universelle font partie des principes fondateurs de la cité qui,
selon la Mère, devrait compter, à terme, 50.000 habitants.
Aujourd’hui, la ville n’existe pas. L’unité non plus. Pourtant,
les quelque 1.100
aurovilliens, dont 780 adultes et 280 enfants résidants effectifs,
continuent à se battre dans la fournaise moîte du Tamil Nadu,
la région du sud-est de l’Inde qui borde le golfe du Bengale, contre
les lourdeurs de l’administration indienne et leurs propres errances. Ils
construisent, imaginent, tatonnent, expérimentent...
Chacun est venu ici pour des raisons différentes, avec son histoire et ses
racines. Tous partagent pourtant la même foi. « On ne vit
pas à Auroville pour y mener une vie confortable mais pour développer
sa conscience et pour servir le Divin », avait prévenu
la Mère. D'où une spiritualité qui tranche avec les tours de magie, guérisons miraculeuses
et autres annonces de l’apocalypse de Saï Baba, le guru qui a deffrayé
la chronique au mois d’août en faisant disparaître des adeptes
lillois et bordelais pendant leur pélérinage dans le Maharashtra,
non loin de Bengalore.
Jusqu’à présent, Auroville s’est développée
sous la forme d’un ensemble de lieux dits dispersés sur son territoire
et portant des noms évocateurs : Promesse, Aspiration, Douceur,
Certidude, Vérité, Fraternity, Discipline, New Creation,
Last School... Les plans de la ville ont été conçus
par l’architecte français Roger Anger entre 1968 et 1972 sous la
direction de la Mère. La maquette représente une galaxie
sous forme de spirale qui se developpe autour du Matrimandir, l’édifice
central symbolisant l’âme de la cité. Quatre zones (internationale,
culturelle, industrielle et résidentielle) sont délimitées
par une ceinture verte écologique réservée à
la forêt et aux fermes. Gilles
Guigan habite Auroville depuis 18 ans. Il dirige les travaux du centre
de recherche scientifique (CSR) sur l’énergie solaire, le biogaz,
les nouveaux matériaux de construction (ferrociment, terre compressée).
Parisien, ingénieur de l’institut fédéral de technologie
de Zürich, il est venu en Inde pour la première fois en 1973,
pour « relativiser [sa] culture ». Il n’avait
jamais entendu parler d’Auroville ni de Sri Aurobindo. « Je suis
tout de suite tombé amoureux de cet endroit sans le savoir »,
explique-t-il. Suit une « énorme bataille intérieure
». Gilles Guigan craint le « piège à cons
» du changement de la nature humaine, flaire la secte et estime le
pays trop pauvre pour mener l’expérience. Après des années
de doute, il appréhende les « différents étages
de l’être ». Son « vital » voulait rester en France,
son « mental » ne croyait pas du tout à Auroville tandis
que son « psychique », où ce qu’il nomme l’âme,
«voulait absolument vivre là¯bas et ne s’intéressait
à rien d’autre ». La volonté d’harmoniser ces trois
dimensions engendre de véritables fièvres. « Il
faut suivre la composante qui peut rendre heureux », finit-il
par admettre. En 1977, il s’installe à Auroville pour construire
« cette ville du futur ». Mais il n’est pas prêt
et revient à Paris au bout de quatre mois. En 1980, la seconde tentative
sera la bonne. « Je suis revenu en sachant que la contruction
d’Auroville est un travail intérieur, une sorte d’héroïsme
qui consiste à se changer soi-même, à chaque instant
».
Quelques mois avant que les soixante-huitards ne tentent de changer la
vie en transformant la société, la Mère opte pour
une voie inverse. « Il faut passer à une espèce
supérieure. Les hommes sont des êtres de transition »,
écrit-elle dans son « carnet de laboratoire » en décembre
1950, juste après la mort de Sri Aurobindo. Elle a soixante douze
ans. En 1952, elle précise : « La vraie solution est la
création d’un type nouveau qui sera à l’homme ce que l’homme
est à l’animal».
L’inauguration d’Auroville a lieu le 28 février 1968. Environ 5.000 personnes représentant
121 pays et 23 états indiens déposent un poignée
de leur terre natale dans une urne installée au centre de la ville.
La Mère, qui vient d’avoir 90 ans, lit la charte d’Auroville qui
est diffusée sur la radio nationale indienne. Peu après,
elle écrit voir dans cette expérience « quelque
chose qui va comme une marée, certainement très lentement
pour les consciences humaines, mais très implacable pour les résistances,
et si souverainement sûr de sa victoire ». Pour elle, la
ville de l’aurore doit servir de « centre d’évolution accélérée
».
Pourtant, l’histoire de la cité débute par un
grave affrontement avec la structure qui avait présidé à
sa naissance. Peu de temps après la mort de la Mère, les relations avec la Sri
Aurobindo Society (SAS), issue de l'ashram créée autour du philosophe indien et chargée de rassembler les fonds et d’acheter
les terrains d’Auroville, se dégradent. La SAS revendique en effet des droits de propriétés
sur la ville. Les résidents se rebellent et vont jusqu’à
l’affrontement physique avec les membres de la SAS et la police indienne.
Certains habitants sont temporairement emprisonnés. Leur statut
reste, aujourd’hui encore, fragile puisqu’ils ne disposent que d’un visa
renouvellé régulièrement mais qui peut leur être
retiré à tout instant.
En novembre 1980, le gouvernement indien prend en charge l’administration de la ville en déniant le
caractère religieux du projet. Mais il faut attendre 1988 et la
loi de Fondation
d’Auroville pour que la situation se stabilise. Depuis, le gouvernement
indien dispose d’un représentant permanent dans la ville, le secrétaire
de la Fondation. La comptabilité de la cité est auditée
chaque année et présentée publiquement au parlement
indien.
Sur le terrain, cette transformation se nourrit d’un subtile synergie entre
méditation et action. Au centre d’Auroville, le Matrimandir, immense
contruction en forme de sphère dont le sommet et la base sont applaties,
renferme la salle de méditation où les aurovilliens viennent
se concentrer dans une ambiance de science fiction. Silence total, atmosphère
réfrigérée, décor immaculé et abstrait
autour d’une sphère de verre éclairée verticalement
par le soleil et de 12 colonnes de marbre blanc dont le sommet n’atteint
pas la voute sphérique. A l’extérieur, marteau-piqueur et
perceuses poursuivent les travaux de ce temple futuriste qui doit être
entièrement recouvert de feuilles d’or. Pas de culte ni la moindre
représentation figurative de Sri Aurobindo ou de la Mère
en dehors de leurs symboles géométriques.
Non loin, une autre
sphère pointe vers le soleil. C’est celle de la cuisine solaire
dont Gilles Guigan achève la construction. La calotte sphérique
en ferrociment de 15 mètres de diamètre d’ouverture inclinée
de 12° vers le sud sera couverte de 10.500 miroirs. Les rayons seront
ainsi focalisés sur un cylindre actionné par un système
de poursuite du soleil. Ce récepteur contient un fluide caloporteur
dont la température sera portée à 300°C. La puissance
calorifique permettra de cuire deux repas quotidiens pour 1.000 personnes.
Une chaudière au mazout prend automatiquement le relai en cas d’ensoleillement
insuffisant. Le chantier, débuté en septembre 1994, doit
s’achever à la fin de l’année. Il constitue l’un des plus
importants projets en cours à Auroville dont le budget de 11 millions
de roupies (1,6 million de francs) est financé à hauteur
de 25 % par le gouvernement indien et pour le reste par les dons des aurovilliens.
Gilles Guigan doit encore trouver 150.000 francs pour terminer les travaux.
La ville ne dispose pas de fonds d’investissement ce qui contraint les
promoteurs de chaque projet à rassembler subventions et donations.
Le gouvernement indien constitue le principal mécène. Il
faut dire qu’Auroville dispose d’un statut très particulier qui
en fait un sorte d’organisation non gouvermentale (ONG) alors qu’elle dépend
directement de l’Etat indien.
Pour ses dépenses de fonctionnement courant, Auroville est aujourd’hui
autonome. Son budget mensuel atteint environ 3 millions de roupies (500.000
francs) dont 30 % est apporté par l’activité commerciale
de 35 unités de travail. Le reste provient d’un système assez
complexe de contributions diverses provenant essentiellement des auroviliens
eux-mêmes et des visiteurs. Les recettes sont utilisées par
une quarantaine de services. Parmi les plus coûteux, on trouve la
clinique dentaire, le centre de recherche international sur l’éducation
(Saiier), le Matrimandir ou l’entretien de la forêt et des maisons.
Les Aurovilliens qui travaillent dans une vingtaine de ces services recoivent
un salaire appellé « maintenance » qui varie selon leurs
besoins (situation familiale, problèmes personnels...) entre un
minimum de 2.500 roupies par mois (370 francs), et environ 10.000 roupies
(1.500 francs). Ces rémunérations représentent près
de la moitié des dépenses. Un fond spécial se charge
des malades, des instables et des personnes agées. Entre les Aurovilliens,
l’argent ne circule pas sous forme de monnaie. Chaque habitant dispose
d’un numéro de compte qu’il fournit pour régler ses dépenses
dont la gestion est entièrement informatisée. A l’origine,
l’argent ne devait pas exister dans l’enceinte de la ville. Dès
1965, la Mère écrivait : « Auroville n’aura de relations
avec l’argent que pour ses échanges avec le monde extérieur
». Les pionniers ont tenté d’appliquer ce principe à
la lettre.
Croquette, alias Jean Laroquette, un comédien français
qui a vécu vingt ans à Auroville à partir de 1976,
raconte les échecs successifs de cette entreprise. « Dans
un premier temps, la nourriture a été répartie de
façon égalitaire entre tous les habitants. Rapidement, certains
se sont plaints de ce régime unique et ont voulu différencier leurs menus.
D’où une seconde tentative où chacun choisissait ce dont
il avait besoin dans le magasin de la ville. Les ressources s’épuisèrent
bien avant d’avoir satisfait tout le monde. D’où le régime
actuel qui ressemble assez à celui de la carte bancaire... ».
Faute d’avoir vaincu l’argent lui même, les aurovilliens espèrent
s’affranchir de son pouvoir. Là encore, il reste un long chemin
à parcourir. Néanmoins, il faut inscrire dans les réussites
d’Auroville la suppression de la propriété privée.
Après leur année probatoire, les nouveaux arrivants, les
Newcomers (au nombre de 150 en ce moment), peuvent construire une maison
sur l’un des terrains de la ville. Ils versent 10% de leur dépenses dans un fond commun
destiné à financer le logement des plus démunis. Mais chacun reste libre d’investir en fonction
de ses moyens, ce qui introduit de fortes disparitités de confort
entre les habitants. En cas de départ, les aurovilliens perdent
tout droit sur la maison qu’ils ont bâtie. Pas question de la vendre
ou de la louer. Elle est transmise aux enfants ou revient à la communauté qui en dispose
pour y installer d’autres habitants moins fortunés.
« Je ne suis que le gardien de cette maison », explique
Carel Thieme, un hollandais de 47 ans installé depuis 12 ans à
Auroville, ancien conseiller juridique chez Shell. Il reconnait que ce
système peut sembler « injuste » pour ceux qui ont tout
investi à leur arrivée et qui repartent les mains vides.
Au cours des cinq dernières années, 226 aurovilliens ont
définitivement abandonné la ville. Carel Thieme a longtemps
participé à la gestion de la cité avant de prendre la direction
du mensuel Auroville News. Il distingue trois catégories d’Aurovilliens
: ceux qui disposent d’une source de revenus extérieure à
la ville, ceux qui, à l’inverse, dépendent entièrement
de la communauté et enfin ceux qui subviennent à leurs besoins grâce à l'activité commerciale
qu'ils ont créée au sein d'Auroville. Ces derniers doivent verser 33 % de leurs bénéfices
au fonds commun. Mais aucun moyen coercitif n’existe pour garantir le règlement
de cet impôt. En cas de problèmes, la persuasion par la discussion
et une certaine pression collective constituent les seuls recours...
«Il existe toutes sortes de personnes ici, constate Carel Thieme, et
certains se laissent vivre ». En revanche, le système
fait largement appel au « partage informel », véritable
économie invisible d’Auroville. L’une des communautés, Dana,
a ainsi créé son propre système de retraite. Par ailleurs,
lorsqu’un Aurovillien sans moyens financiers doit remplacer sa Moped, la
motocyclette locale, deux semaines suffisent pour rassembler les fonds
nécessaires auprès des autres habitants. S’il atténue les inégalités, ce principe
contraint les plus pauvres à quémander une aide auprès
des plus fortunés. Mais il induit aussi une grande tolérance
de la collectivité vis à vis des problèmes personnels.
Paul, le responsable de la fabrique d’encens Maroma, a cessé
de travailler pendant deux ans. La communauté a subvenu à
ses besoins. Aujourd’hui, Maroma reverse au fonds central la plus forte
contribution de l’ensemble des unités de travail avec 350.000 roupies
(environ 50.000 francs) par mois. Shradhanjali, une autreunité de travail,
exploite le collage sur papier de plantes et de fleurs séchées.
Elle a été créée par Abha, un indienne dimplomée de psychologie qui vit aujourd'hui
avec un français, Claude. L'entreprise se développe lentement car elle souffre de sa petite
taille et de son incapacité à suivre les modes occidentales.
Si elles restent au stade artisanal, les unités de travail révèlent
l’un des aspects les plus contreversés de l’économie et du
mode de vie des Aurovilliens. Ces derniers font en effet largement appel
à la main d’oeuvre locale des Tamouls vivants dans les 10 villages
environnants pour effectuer la quasi totalité du travail manuel.
Ils sont entre 3.000 et 3.500, soit plus du triple du nombre d’Aurovilliens
adultes, à travailler dans les ateliers de la ville. De plus, toutes
les maisons sont entretenues par des Tamouls qui assurent les tâches
ménagères. Il faut se rendre à la cuisine solaire
pour trouver quelques Aurovilliens qui mettent la main à la pâte
pour servir les plats. Mais ce sont des Tamouls qui font la vaisselle.
Les résidants se chargent de l’administration, des services, comme l’enseignement
dans les écoles, et de la direction des unités de travail.
Sans les autochtones, pas de construction de maisons et de routes, ni pas
de production artisanale. Toute l’économie d’Auroville ne tient
que grâce à cette répartition des tâches et par
le très faible coût de la main d’oeuvre locale. Le salaire
d’un maçon ne dépasse pas 85 roupies (13 francs) par jour...
La question de leur relation avec les Tamouls agace passablement les Aurovilliens.
Ils se défendent des soupçons de néocolonialisme en
mettant en avant tous les avantages qu’apportent la ville à la population
locale. D’abord du travail pour des villageois qui en manque souvent dans
une région peu industrialisée. La population des villages
les plus proches serait ainsi passée de 5.000 à 35.000 habitants
en trente ans. Carel Thieme estime que la cité donne du travail
à 80% de ses voisins Tamouls. Ces derniers bénéficient ainsi
de revenus réguliers qui font progresser leur niveau de vie. Les
Aurovilliens favorisent également les transferts de technologie de construction des
maisons. Ils accueillent des enfants tamouls dans leurs écoles.
Néanmoins, l'emploi systématique dans les maisons aurovilliennes de serviteurs,
aussi bien traités soient-ils, laissent planer un léger parfum
néocolonial. Bien sûr, les résidants font valoir que quelque quelque 260 Tamouls
des villages auraient obtenu le statut d’Aurovilliens. Mais cette intégration
crée un autre problème. Les immigrés les moins fortunés
se plaignent du niveau de vie élévé que le revenu
minimum d'Auroville apporte aux Tamouls quand eux-mêmes manquent souvent
du confort élémentaire auquel ils étaient habitués
en Occident.
Les contradictions n’émeuvent guère les Aurovilliens pour
qui elles sont monnaie courante. A coté de ceux qui confondent la
ville avec un camp de vacances ou une villégiature dorée,
on trouve encore des puristes qui parcourent le chemin douloureux des pionniers
de la première heure. Krishna, un anglais d’une trentaine d’année,
s’est installé sur un terrain désertique pour construire
sa hutte au mur de terre et au toit de palme. Le sourire éclatant
malgré sa peau rougie par le soleil, il vit avec les tamouls depuis
janvier 1996, plante des arbres et cultive un champ.
Plus loin, Charley traie lui-même ses vaches. Cet Américain est arrivé
de New-York en 1970, à 18 ans. Fermier et cultivateur, il a élevé
jusqu’à 40 vaches et se contente aujourd’hui de 13 animaux, veaux
inclus. Outre un poulailler pour la production d’oeufs, il cultive des
papaillers, des manguiers et des casurinas, ces arbres à pousse
rapide et troncs droits utilisés pour la construction et les échafaudages.
La traite de ses vaches, à l’allure de top models pour concours
de comices agricoles, relève de la cérémonie. Charley
habite dans la même maison, une hutte à deux étages,
depuis 1975. Sa peau de roux brulée par le soleil et son corps décharné,
témoigne de la rigueur de la vie paysanne à Auroville. Il
semble peu probable qu’il quitte un jour sa ferme.
Nadaka semble plus attiré par l'Occident. Ce musicien d'origine
québécoise avait 16 ans , en 1974, lorsqu'il est arrivé à Auroville... à
pied. Parti du Canada en bateau, il parvient en France avant de "faire
la route" jusqu'en Inde via l'Afganistan. Il connaît alors les
tout débuts d'Auroville, lorsque "tout était à
faire" et que la spiritualité inspirée par la Mère
habitait tous les pionniers. Dans sa maison de rêve, au bord d'une
pièce d'eau, il compose avec l'assistance d'un ordinateur et réalise
des disques compacts dans le style worldmusic planante grâce
au concours d'un voisin peneur de son. A quarante ans, sans donner de signes
de lassitude, il ne cache pas son désir de sortir des limites de
la ville pour faire connaître sa musique dans le reste du monde.
D'où ses démarches en Europe pour trouver producteurs et
distributeurs pour ses prochains disques. Une affaire d'équilibre
entre les règles de l'économie capitaliste et la spiritualité
qui continue à inspirer sa musique.
S'il n'ont pas encore construit de ville, les Aurovilliens ont déjà
réussi le pari écologique de transformer un plateau de latérite
rouge raviné par les moussons en une forêt riche de millions
d'arbres où se mèlent acacias, banians, flamboyants, frangipaniers
ainsi que de multiples variétés d'ibiscus et de bougainvilliers.
Leurs recherches sur les essences disparues font autorité dans l'Inde
entière et leurs experts participent à des missions de reboisement
d'autres régions.
Le système éducatif fait également
partie des acquis indéniables. Les enfants apprennent le tamoul,
le français, l'anglais et, depuis peu, l'allemand dès le
primaire. Les écoles, une dizaine en tout, sont constituées
de petits bâtiments en pleine nature ne contenant souvent qu'une
seule salle de classe d'une vingtaine d'élèves. L'informatique
multimédia est enseignée dès le plus jeune âge
et les enfants jouissent, à leur sortie de l'école, d'une
autonomie, d'une liberté de mouvement et d'activités sportives
impensables en Occident. Mauricette et son mari, d'origines suisses, ne
sont pas certains de rester ici définitivement. En revanche, jusqu'aux
15 ans de leur fils, la question ne se pose pas.
Kripa (la « grâce
divine » en sanscrit) a 24 ans. L’âge qu’avait son père
lorsqu’il est arrivé à Auroville en 1969. Sa mère
avait alors 19 ans. En 1990, cette dernière part vivre en Suisse.
Son père reste. A 16 ans, Kripa va poursuivre ses études
en France, au lycée Baudelaire de Cran-Gevrier, au dessus d’Annecy.
Les débuts sont difficiles. « Quand je suis arrivée,
je souriais à tout le monde et personne ne souriait »,
raconte-t-elle. « J’avais l’impression d’être une extraterrestre
». Après un bac avec option théatre, elle suit
à Paris une école pour devenir éducatrice spécialisée
d’enfants handicapés ou ayant des difficultés d’intégration
sociale. «Pendant les sept années que j’ai passées
en France, ma vie me plaisait. Je n’ai rien contre la société
française. Mais je devais me situer entre la France, l’Inde, la
Suisse et Auroville », explique Kripa qui est revenue dans sa
ville natale en mai 1998. Adulte, elle expérimente une nouvelle
vie aurovillienne. « Je voulais travailler ici ». Un
crise de pouvoir, qui se traduit par une carence de candidatures, la propulse
au Working Committee, l’organe administratif qui gère les relations
extérieures. Une place de choix pour participer à la vie
sociale de la cité. Et mesurer la complexité des problèmes
quotidiens de la ville.
L’exemple de Kripa illustre l’ouverture d’Auroville sur le monde. Sur Internet,
des centaines de pages décrivent déjà l’expérience
et les Aurovilliens sont reliés entre eux par 400 postes de messagerie
électronique. Théo, ingénieur mécanicien allemand
arrivé en 1985, est responsable du réseau Auronet et vient
d’inaugurer les premières liaisons Internet de la ville. Ce refus
du confinement explique sans doute la facilité avec laquelle les
enfants d’Auroville s’adaptent à la vie occidentale. Il met egalement
la cité en danger permanent de dispersion de ses habitants. Certains,
comme Croquette et sa compagne, l’écrivain Yanne Dimay, vivent en
France et ne passent que 3 mois par an dans la ville. Leurs deux enfants,
élévés à Auroville, ne reviennent que pour
les vacances.
Auroville sera-t-elle le lieu de naissance de l’être
supramental annoncé par Sri Aurobindo ? L’homme a-t-il le pouvoir
d’accélerer sa propre évolution ? Les Aurovilliens doivent
se battre sur deux fronts : réaliser leur propre mutation tout en
construisant l’embryon d'une société où l’homme nouveau
pourra s'épanouir. Cette fusion du spirituel, du matériel
et du social constitue sans doute la plus grande originalité de
leur démarche. La difficulté de l’entreprise explique en
partie la lente progression du nombre des Aurovilliens.
Au rythme actuel,
la ville mettra plusieurs siècles pour atteindre l’objectif fixé
par la Mère. Qu’importe. Les pionniers témoignent de résultats
réels. Outre une énergie indiéniable, Croquette assure
avoir vaincu la peur qui limite la capacité d’entreprendre de tant
d’Occidentaux. Les Aurovilliens ne perdent pas le bien-être acquis
ici lorsqu'ils décident de vivre ailleurs. Une liberté qui
risque de hâter la dissolution de la ville. Trop rapide, ce phénomène
occulterait les chances de dissémination d'un nombre suffisant d'
« hommes nouveaux » sur la planète. La fragilité
même d’Auroville donne une valeur particulière à l'utopie
qu’elle poursuit, contre vents et marées.
Reportage réalisé en juillet 1998