Forum du site "A l'école des robots"
Contribution de Jacques Baudé, professeur agrégé de géologie-biologie
Linformatique et les
technologies de linformation et de la communication dans le
système éducatif.
Ce quil reste à faire.
Linformatique est partout. Regardons
autour de nous, dans les salles de rédaction des journaux
télévisés, les banques, les laboratoires, les commerces,
lindustrie, les bibliothèques, les hôpitaux, les
transports, ... Limmense majorité des activités humaines
dépend déjà de lordinateur et ça ne fait que commencer.
Faut-il sen féliciter ou sen inquiéter ? Le
problème nest déjà plus là. Par contre, il faut tout
faire pour que le système éducatif forme les citoyens les plus
lucides et compétents possible, les moins susceptibles
dêtre dominés par la machine et les puissants intérêts
quelle génère.
Quil faille être vigilant sur les implications marchandes,
dont la priorité nest pas forcément la culture, est une
évidence mais encore faut-il le faire en connaissance de cause
et non par léternel réflexe de peur qui nous vient du
fond des âges. Bien avant notre ère un philosophe et non des
moindres dénonçait les effets pervers de lécriture. Et
que na t on dit du temps de Gutenberg sur le danger des
textes imprimés !
Je plaide donc en toute naïveté pour le contrôle citoyen des
technologies de linformation et de la communication passant
inévitablement par le système éducatif.
Une pratique plus que trentenaireLes
premières expériences dintroduction de
linformatique dans les disciplines datent des années 60
dans les enseignements technologiques et les années 70 dans
lenseignement général ; les plus anciens se
souviennent de lexpérience des 58 lycées et des premiers
stages de formation " lourde ". Il a fallu
attendre les années 80, dans le contexte de lopération
Informatique Pour Tous, pour que lordinateur
sintroduise de façon significative à lécole
primaire. Progressivement, au cours des années 80 puis 90, avec
des hauts et des bas, collèges et lycées sont équipés de
micro-ordinateurs pour arriver à la situation actuelle -
caractérisée par sa grande hétérogénéité - où les
problèmes humains prennent souvent le pas sur les problèmes
matériels.
Ceci nest évidemment pas un historique 1 et na dautre but que de rappeler quun
certain nombre de collègues vivent cette aventure depuis pas mal
dannées et que ce serait leur faire injure de penser que
leurs démarches ne reposeraient pas sur une analyse lucide des
avantages et des limites de lordinateur et des technologies
associées dans lenseignement.
Une prise de conscience des pouvoirs publics
La consultation sur les lycée, les débats à propos
dinternet ... ont eu le mérite douvrir une fois de
plus léternel dossier sur les technologies dites
" nouvelles " à lEcole ;
certaines finissant par ne plus être
" nouvelles " du tout ! Ce dossier, que
je connais quelque peu pour lavoir plaidé auprès de six
ministères de lEducation nationale successifs, bénéficie
rarement de lattention requise. Il est actuellement sur le
devant de la scène et il faut remonter à lopération IPT
pour une telle avalanche de déclarations des plus hauts
responsables politiques et de textes officiels 2. Mais les problèmes fondamentaux demeurent.
Définir les finalités et objectifs du
système éducatif
Tout le monde se plaît à reconnaître limportance de
lordinateur, son omniprésence dans les activités
humaines, notamment les activités intellectuelles.
Linformatique est partout, elle irrigue le monde de
lentreprise, les sciences physiques, naturelles et
humaines, les arts, la création en général... Dans ce
contexte, il faudrait me semble-t-il, définir clairement en
amont les finalités et objectifs dun système éducatif
ayant la responsabilité de former les citoyens du siècle de
linformation et de la communication. Nul doute quils
doivent acquérir dès maintenant une certaine connivence avec
ces instruments et surtout une culture qui leur permettra
den maîtriser les évolutions.
Il est nécessaire de définir un plan éducatif global avec des
objectifs bien définis : par exemple, assurer
lacquisition par tous des fameux " savoirs
fondamentaux ", développer lesprit
dinitiative, lesprit critique, le travail en groupe,
apprendre à maîtriser des situations complexes, à acquérir
une certaine connivence avec les technologies nouvelles ...
et voir ensuite dans quelle mesure lordinateur et les
technologies associées permettent datteindre plus
efficacement ces objectifs. Il se trouve que, en en fonction de
lexpérience de nombreux " pionniers ",
nous savons que lapport de linformatique et des
technologies associées est indéniable, mais lensemble du
corps enseignant est loin dêtre convaincu. Il na pas
forcément tort. Il serait imprudent de penser que les
compétences énumérées ci-dessus, et quelques autres,
pourraient sacquérir par la simple pratique dune
machine-miracle ! Une lente maturation est nécessaire où
de nombreux facteurs interviennent dont les moindres ne sont pas
les rapports humains.
Quand et où les élèves
doivent-ils rencontrer linformatique et les technologies
associées ?
Depuis plus de vingt ans on entretient, pour ce qui concerne
lenseignement général, une fiction. A savoir, la
rencontre se ferait dans les différentes disciplines. A part
quelques exceptions, notamment dans les sciences expérimentales
(encore faudrait-il y regarder de plus près), cest faux.
Cette approche est effectivement satisfaisante intellectuellement
- tellement satisfaisante que le psittacisme tourne à plein -
mais elle ne fonctionne pas ou pas assez. Il doit y avoir un
truc !
Eh bien oui. Si un tel objectif ne saccompagne pas des
conditions requises : évolution des programmes
denseignement et des recommandations pédagogiques,
évolution des examens et concours, formation des enseignants,
production de logiciels adaptés, matériels disponibles dans les
classes, personnes-ressources ... comment peut-on imaginer
quil soit atteint un jour ? Nous y reviendrons.
La technologie au collège :
La technologie est une discipline importante pour
lacquisition de la démarche informatique mais évidemment
pas la seule. Elle permet :
- la pratique raisonnée des principaux progiciels, mais
aussi,
- la réflexion sur loutil,
- lacquisition dun " savoir
faire-faire " à l'ordinateur : le but n'est pas
d'apprendre un langage de programmation pour lui-même, mais de
montrer comment on peut automatiser l'enchaînement de tâches
simples dans un but précis.
L'ensemble de ces approches donne tout son sens à ce que l'on
appelle le traitement de l'information et permet de comprendre la
place croissante prise par l'informatique dans notre société.
Tout doit être fait en matière de formation des enseignants,
d'équipements matériels et logiciels, de mise à jour des
programmes d'enseignement pour que de tels objectifs soient
atteints dans les meilleurs délais.
A propos de la réforme des lycées. Où est
le grand dessein concernant le développement de la culture
informatique du futur citoyen ?
Le ministère vient de supprimer pour la deuxième fois
loption informatique des lycées denseignement
général, la remplaçant par une " mise à
niveau " pour les élèves qui en auraient besoin mais
sans moyens nouveaux en matériels et personnels et doté
dun horaire notoirement insuffisant (18 heures/année).
Ainsi les choses sont claires. Le Ministère de l'Education
Nationale persiste dans lorientation qui est la sienne
depuis des années. Linformatique ne sapprend pas au
lycée denseignement général, elle se pratique dans les
différentes disciplines et activités. La démarche est
séduisante pour lesprit. Elle en flatte plus dun et
calme bien des craintes.
Mais si le ministère faisait fausse route ? Si, sauf
exceptions heureuses, lutilisation de loutil
informatique dans les différentes disciplines était une
impasse ? Nest-on pas en droit de se poser cette
question alors que depuis bientôt trente ans cette démarche,
dans lenseignement général, est toujours aussi
balbutiante ? Na-t-on pas trop hâtivement tiré des
conclusions générales de la pratique de quelques
pionniers ?
Certes les mesures daccompagnement nécessaires nont
jamais été suffisantes. Mais justement, linstitution
a-t-elle les moyens dune telle politique ? Pour
élever la " culture informatique " de nos
concitoyens, des moyens plus concentrés sur des actions mieux
ciblées et plus efficaces ne seraient-ils pas
préférables ?
Le jour où les collégiens arriveront au lycée en sachant se
servir correctement dun traitement de texte, dun
tableur et de quelques autres logiciels, ce ne sera pas grâce
aux " différentes disciplines et
activités " mais grâce à lenseignement de la
technologique enfin correctement (recentré sur les Tic) et
généralement dispensé.
De même au lycée, plutôt que dinvestir des sommes
astronomiques dans la formation de centaines de milliers
denseignants et dans des matériels abondants
continuellement dépassés ne ferait-on pas mieux de concentrer
les moyens sur un enseignement dinformatique dabord
optionnel puis progressivement intégré au tronc commun (voir la
proposition récente du recteur Forestier) 3.
En dehors de léconomie de moyens on pourrait y voir
dautres avantages : la garantie pour le élèves de
rencontrer, comme dans les autres disciplines, des enseignants
correctement formés (titulaires dun capes ou dune
agrégation), des objectifs clairement identifiés qui
entraîneraient une obligation de résultat ; lexamen
final contrôlant les savoirs et savoir faire acquis . Les choses
seraient claires. Au bout de quelques années, lensemble
des élèves sortant du lycée aurait les bases conceptuelles
nécessaires pour maîtriser lévolution des matériels et
des produits. Le vivier serait suffisamment abondant pour que le
pays y recrute ses futurs professionnels de linformatique
et des technologies de lInformation et de la Communication.
Rien nempêcherait évidemment les enseignants des
différentes disciplines dutiliser les apports de
loutil informatique en fonction de leurs compétences et
des matériels disponibles dans les salles. La complémentarité
des approches serait toujours un objectif à plus long terme,
mais, comme il faut bien faire des choix, les moyens immédiats
seraient concentrés pendant quelques temps sur la
" discipline informatique ". Discipline
dont les contenus, les extensions, les méthodes devraient être
constamment remis sur le chantier tant les choses bougent dans ce
domaine. On se donnerait quelques années pour voir les
résultats et ce serait en connaissance de cause, après une
évaluation et non sur de vagues avis recueillis ici et là (les
fameuses " consultations " du CNP dont on se
garde bien de nous donner la liste !) que les décisions
définitives seraient prises.
Certes une telle position nest pas
" politiquement correcte ", je my
résous moi même à contre cur tant jaurais
souhaité que la fiction de " l informatique dans
les discipline " devienne enfin, après trente ans,
réalité. Mais outre que cette démarche nen finit pas de
voir le jour, je ne saisis toujours pas comment elle peut
fabriquer autre chose que des consommateurs ou des utilisateurs
aux bons " réflexes " directement liés aux
produits du moment. Labsence de débat sur le sujet est
consternant.
Linformatique dans les disciplines, un
objectif de toutes façons à atteindre le plus tôt possible
L'intégration de l'informatique et des NTIC dans les
différentes disciplines, dans l'enseignement général
comme dans les enseignements technologiques et professionnels,
est évidemment un objectif important; il convient de préciser
pour chacune d'elles son impact sur les contenus enseignés et
dans quelle mesure elle permet d'envisager de nouveaux contenus.
Une mission nationale et le Conseil National des Programmes
devrait réaliser les bilans nécessaires dans la plus grande
transparence.
L'utilisation de " l'outil informatique "
doit être prévue explicitement dans les programmes et dans les
recommandations pédagogiques ; facultative dans un premier
temps, elle s'imposera progressivement en même temps que les
enseignants seront mieux formés. Un certain nombre de pistes ont
été reconnues, on sait ce qu'il est possible de faire 4 , les équipements se mettent progressivement en place
grâce notamment aux efforts des collectivités locales, certains
progiciels et didacticiels ont prouvé leur intérêt et donnent
satisfaction - même si beaucoup reste à faire par le Service
Public dans ces domaines. Dans l'intérêt des élèves, dont
l'essentiel de la vie professionnelle se déroulera au siècle
prochain, il n'est plus possible de différer encore sous
prétexte que rien n'est stable dans ce domaine, que toutes les
conditions ne sont pas remplies. Le seront-elles d'ailleurs
jamais ?
Des objectifs globaux à atteindre, des compétences à acquérir
par les élèves doivent être soigneusement définis pour chaque
étape du cursus scolaire. Ces compétences pourraient être
acquises grâce aux actions conjointes des différentes
disciplines, du CDI, du travail indépendant, des groupes
" technologies nouvelles " ...
Je pense qu'une certaine redondance est nécessaire pour qu'une
utilisation n'apparaisse pas liée à une seule discipline. Par
exemple, l'utilisation de banques de données doit être prévue
explicitement dans les programmes d'Histoire-Géographie, de
Biologie, de Chimie... à plusieurs niveaux. C'est la meilleure
garantie pour qu'en fin de scolarité l élève ait
rencontré cette pratique au moins une fois, et perçu qu'elle a
de nombreuses applications. Lutilisation des technologies
de linformation et de la communication est un puissant
facteur de transdisciplinarité.
Savoir rechercher l'information, la traiter, communiquer,
apprendre par soi-même dans des activités de recherche
individuelle et collective en manipulant des matériels récents
sont autant de compétences qui devront être progressivement
acquises tout au long de la scolarité ; l'utilisation
raisonnée du traitement de texte, de banques de données ou de
la simulation, ... constituent des pratiques qui permettent de
les mettre en oeuvre.
Outre une familiarisation et une certaine maîtrise de
l'informatique qui est omniprésente hors de l'Ecole, ces
approches disciplinaires doivent permettre l'acquisition de
compétences qui - si elles ne sont pas exclusivement liées à
des pratiques informatiques - n'en sont pas moins fortement
renforcées par l'utilisation de l'ordinateur et des technologies
associées : formulation rigoureuse des problèmes à
résoudre en vue d'un choix pertinent des outils, recherche et
traitement de l'information de toutes natures : chiffrée,
textuelle, graphique ..., pratique de la modélisation, et de la
simulation pour ses apports spécifiques, esprit de recherche,
prise de décisions, curiosité, esprit critique, communication
avec les autres en cours de travail et au moment de la
publication des résultats, travaux transdisciplinaires,
réflexion sur la technique (informatique et société).
Ces différentes compétences peuvent être acquises
individuellement et collectivement (démarche de PROJET) dans des
activités motivantes car elles sont :
- en phase avec la réalité hors de l'Ecole,
- finalisées (utilisation de l'informatique pour faire quelque
chose d'utile difficile à mettre en oeuvre par d'autres moyens),
-efficaces (elles permettent l'acquisition de méthodes
favorisant l'accès aux différentes connaissances).
Leur caractère méthodologique et transdisciplinaire est une
composante essentielle de la formation du citoyen de demain.
L'informatique doit être mise également au service du travail
autonome de l'élève et de son auto-évaluation.
Comment convaincre la grande majorité des
enseignants ?
Nous assistons actuellement à un déploiement de discours, de
déclarations, et de textes ! Ainsi nos responsables
politiques au plus haut niveau ont pris conscience du retard de
la France dans le domaine des technologies de linformation
et de la communication; les français ont semble-t-il entendu le
message et séquipent en ordinateurs.
Après les expérimentations et les pratiques des
" pionniers ", il sagit de passer à la
vitesse supérieure et de convaincre beaucoup plus largement,
dans lintérêt de lensemble des élèves. Cest
là certainement la difficulté majeure.
Comment convaincre ?
Dabord par la qualité des contenus (cest loin
dêtre encore le cas sur Internet) et leur adéquation avec
les programmes enseignés et la validation des connaissances. Au
delà des pionniers, pourquoi un enseignant non ou insuffisamment
formé (la grande majorité dentre eux) utiliserait-il les
" technologies nouvelles " si
lincitation progressive par les programmes ne lui en est
pas faite, si les recommandations pédagogiques sont totalement
silencieuses, sil sait parfaitement que les examens
auxquels il prépare ses élèves ne cherchent pas à valider
leurs compétences nouvelles, si les problèmes de matériels
sont redoutables (disponibilité, fiabilité, maintenance
...) ?
Il faut pouvoir proposer aux enseignants encore attentistes des
logiciels de qualité de nature à entraîner leur adhésion. Ces
logiciels existent en partie, nous ne partons pas de rien .
Ce ne sont pas forcément des " usines à
gaz " made in USA, lintérêt pédagogique
dun didacticiel nétant pas forcément lié à son
volume et donc à son prix. Les productions individuelles et
associatives, les bourses déchange, en témoignent ainsi
que les produits diffusés par le Service public et nombre
déditeurs français. Il convient de les recenser et de les
faire largement connaître. Parallèlement, un effort important
de conception, réalisation et diffusion de didacticiels est à
poursuivre. Jajouterais que la loi sur la protection des
logiciels serait, selon moi, à revoir tant elle est inadaptée
aux besoins spécifiques du système éducatif.
Mais la meilleure façon de convaincre est de former. On craint
le plus souvent ce quon ne connaît pas. Nous savons tous
le poids considérable de la formation initiale dans le
comportement professionnel des enseignants. Les décisions prises
vont donc dans le bon sens si les actes suivent ce qui pour
linstant nest pas le cas partout ... Mais il y a
des centaines de milliers denseignants en activité qui ne
seront remplacés quau bout de longues années ! Sous
peine de nuire gravement aux élèves pour longtemps encore, il
est impossible de faire limpasse sur la formation continue
comme cest actuellement trop souvent le cas. Il faut
notamment privilégier la formation sur le tas toutes les fois
que se manifeste une volonté de bouger. Cest dans les
établissements que les choses se passent, loin des discours
officiels (même si ces derniers sont utiles quand ils sont
accompagnés de moyens !). Il faut recenser et mobiliser
lensemble des ressources humaines disponibles tout en se
préoccupant de renouveler le " vivier " des
formateurs. Beaucoup de formateurs des années 70 et 80, issus
des formations dites " lourdes ", sont ou
arrivent à la retraite. Leurs compétences vont rapidement faire
défaut et nous connaissons trop dendroits où leur départ
compromet largement ou totalement bon nombre dactivités.
A propos de formation, ne pourrait-on utiliser un peu plus
efficacement les technologies de linformation et de la
communication pour former les enseignants aux technologies de
linformation et de la communication? Prenons lexemple
de la télévision, pratiquement tous les enseignants en sont
équipés et presque tous ont un magnétoscope. Ne pourrait-on
mobiliser les chaînes publiques pour relever une partie du défi
de la formation continue. On na pas hésité à le faire
pour le plan " Informatique Pour Tous " tant
décrié aujourdhui, par ceux qui ne lont pas connu.
Par ailleurs, que constatons-nous sur le terrain ? Partout
où les technologies de linformation et de la communication
se développent de façon significative autour de projets
pédagogiques on peut observer la présence dun ou
plusieurs enseignants déterminés, enthousiastes, qui ne
mesurent pas leur temps pour venir en aide à leurs collègues et
résoudre les mille et un problèmes techniques et pédagogiques
qui se posent au quotidien. Sans eux rien ne se passerait. Le
gouvernement en a pris conscience ; on ose croire (on a le
droit de rêver) que des moyens en temps sont prévus car ce qui
était possible avec les pionniers, à savoir le recours
systématique au bénévolat, nest plus possible dans une
phase de généralisation. Une prise en compte par
linstitution simpose qui pourrait revêtir des formes
à débattre : décharges de service, points indiciaires,
statut spécifique ... 5
Les enseignants travaillent beaucoup à leur domicile,
préparation de cours, correction de copies, mise à jour de
leurs connaissances ... Ces habitudes ne changeront pas dans
limmédiat, si elles changent. Leur comportement vis à vis
de lordinateur communicant peut, lui , changer rapidement
sils disposent personnellement dune machine et
sils peuvent emprunter facilement des logiciels. Le poids
de lachat de matériels et de logiciels pèse très lourd
dans le budget dun enseignant. Ne pourrait-on prévoir une
aide financière (plusieurs montages seraient possibles) pour de
tels équipements reconnus comme indispensables à
lexercice du métier ? Nest-ce pas ce quon
sapprête à faire pour le corps médical ?
Lévolution de la profession enseignante est indispensable.
Elle ne se fera pas contre les enseignants. Ceux-ci doivent être
convaincus de lintérêt pédagogique des technologies de
linformation et de la communication et également de la
nécessité quil y a de préparer les jeunes générations
à une société de linformation qui sera celle du XXI°
siècle.
Et les élèves ?
Une responsable du mouvement lycéen disait il y a quelque
temps : " Le mouvement lycéen traduit le malaise
dune génération et langoisse de quitter
lécole sans boulot ", et dans les lycées
professionnels, les élèves " ont encore plus peur de
lavenir que nous "... Cette élève nous en dit
plus en quelques mots que bien des adultes en de lourdes pages.
Elle nous rappelle au passage que les lycéens sont loin de
constituer un ensemble homogène.
Ce malaise et cette angoisse sont réels, même sils
nexpliquent pas tout.
Demandons-nous pourquoi ces mouvements lycéens reviennent, avec
une régularité de métronome, depuis des années ? Ne
faudrait-il pas regarder du côté du collège où manifestement
trop de jeunes étouffent. La distance est trop grande entre une
certaine émancipation adolescente et les structures trop rigides
dun collège qui a du mal à évoluer. Les collégiens
prennent leur mal en patience (?) en attendant le lycée, là,
ils sont souvent déçus et cest lexplosion. Moteur
à deux temps, allumage au collège, explosion au lycée.
Eventuellement à trois temps si les étudiants sy mettent.
Et tout retombe dans un ordre précaire jusquau prochain
cycle.
Pourquoi le lycée les déçoit-il ? Le rythme de travail
sy accentue laissant encore moins de place aux espaces de
liberté, de dialogue avec les adultes, de prise de
responsabilité. Les programmes sont encore plus lourds, les
classes souvent surchargées, les locaux insuffisants ... avec
des variations importantes selon les endroits, mais globalement
une frustration sinstalle. Les
" meilleurs ", cest à dire souvent les
plus dociles, ou ceux qui trouvent chez eux une compensation
salutaire, sen accommodent. Les autres ne trouvent
dautre recours que de descendre dans la rue. Les adultes ne
semblent pas toujours comprendre cet appel de détresse. Il est
clair pourtant que les jeunes demandent plus de démocratie
réelle dans les établissements, de meilleures conditions pour
apprendre, de meilleurs rapports avec les adultes dont ils
revendiquent laide attentive. Ils souhaitent être plus
impliqués dans leur propre formation. Le " apprends et
tais-toi " à lévidence ne peut plus
fonctionner. La plupart des enseignants le savent et font au
mieux, mais comment faire le maximum dans des classes de 35
élèves et plus, avec des programmes lourds, des horaires mal
ficelés par manque de locaux ?
Il me semble que le ministre a compris les messages. Il répond
par des mesures pour faire avancer la vie lycéenne, il rajoute
des adultes , il fait face aux besoins matériels urgents.
Certains trouvent que ce nest pas assez, ils ont
certainement raison, on ne fera jamais assez pour
léducation qui ne devrait pas être dans la colonne des
dépenses mais dans celle des investissements pour lavenir.
Peut-être même faudrait-il se demander sil nest pas
temps daugmenter la scolarité obligatoire dun an,
tout devenant plus complexe.
En même temps, il faut se préoccuper du qualitatif. Prenons
lexemple de linformatique et des technologies de
linformation et de la communication en général. Les
élèves demandent plus de " technologies
nouvelles " 6. Le ministre
répond " salles et matériels
informatiques ". Mais pour faire quoi ? Bachoter
grâce à des exerciseurs ? En rajouter à des programmes
déjà lourds ? Ou au contraire, introduire les notions de
travail autonome, de soutien, de recherche libre ;
développer - avec laide des enseignants - une autre
approche plus active et plus personnelle du savoir, y compris du
savoir informatique ?
Il semble évident que si lon ne répond pas aux attentes
des jeunes également en termes de finalités, de contenus, de
méthodes, et de rapports lycéens quasi-adultes et enseignants,
on sexposera continuellement à les décevoir par des
mesures techniques et budgétaires toujours incomplètes.
Cest le point faible de tous les plans échafaudés par le
ministère de léducation nationale. Un autre est de
différer le traitement du dossier collège.
Conclusion non définitive tant les choses
vont vite
Nous entrons dans la société de linformation, certains
plus rapides que nous y sont déjà de plain-pied. Le défi
majeur que nos sociétés ont à relever est celui chômage. Il
ny a évidemment pas quune seule réponse, ce serait
trop facile et déjà résolu ; il faut certainement
diminuer la durée du travail mais il faut aussi développer des
activités économiques nouvelles. Et là, les Etats Unis
lont bien compris, il faut aller résolument dans les
domaines à forte valeur intellectuelle ajoutée, ceux des
technologies de pointe, notamment les technologies de
linformation et de la communication. Cela implique une
nouvelle perception de la croissance reposant sur la création de
richesses " immatérielles ". On se plaît
dire que la France na pas de pétrole mais des idées,
cest le moment de le confirmer en explorant de façon
volontariste le domaine de linformatique et des
technologies associées.
Le rôle du système éducatif est fondamental. Notre pays
aura de plus en plus besoin dune main duvre
qualifiée qui ne peut émerger massivement que dune
société dont la culture générale aura intégré ces
technologies. Il faut , de la maternelle à luniversité,
exploiter les apports des technologies nouvelles dans les
différentes disciplines et activités. Il faut également, et de
façon complémentaire, assurer dès le collège un enseignement
de linformatique et des technologies de linformation
et de la communication qui donne aux élèves une véritable
maîtrise de ce qui doit être considéré comme une nouvelle
discipline transversale.
Cela ne se fera pas sans des moyens et des redéploiements. La
formation initiale et continue des enseignants est une condition
fondamentale. Les Instituts Universitaires de Formation des
Maîtres (I.U.F.M.) ne répondent pas suffisamment aux besoins
dans ce domaine par manque de moyens matériels et humains. Les
concours de recrutement, pour la majorité des disciplines,
notamment celles denseignement général, ne prévoient
toujours pas la validation des compétences dans un domaine
crucial pour lavenir.
Un effort considérable reste à faire. Le développement des
technologies de linformation et de la communication dans le
système éducatif ne se fera pas sans moyens nouveaux.
Notes:
1 Pour une
histoire de linformatique dans lenseignement
français (1960-1985) ; Emilien Pélisset in
" Système éducatif et révolution
informatique " ; collection Recherches ; les
cahiers de la FEN ; juin 1985 .
2 Dossier de
presse de rentrée 1999 : http://www.education.gouv.fr/discours/default.htm
- BO n° 25 : (notions, savoirs et savoir faire de nature
informatique). http://www.education.gouv.fr/bo/1999/25/default.htm
- nouveaux programmes (GTD) : http://www.education.gouv.fr/actu/lyceesb.htm
http://www.cndp.fr/GTD/
3 Rapport du
recteur Forestier : http://www.education.gouv.fr/rapport/forestier/default.htm
4 Lettre
de cadrage aux GTD : in Revue de lassociation
Enseignement Public et Informatique (E.P.I.) n°94 ; mars
1999 ; E.P.I. 13 rue du Jura 75013 Paris : http ://www.epi.asso.fr/
5 Rapport
du recteur Bancel (cf. personnes-ressources) : http://www.education.gouv.fr/rapport/Bancel/default.htm
6 Enquête
FSU-SOFRES in magazine gratuit EPINET http ://www.epi.asso.fr ; rubrique EPINET.
Jacques Baudé
Agrégé Géologie-Biologie
Président dHonneur de l E.P.I.
jbaude@club-internet.fr