|


Spielberg et David

Stanley Kubrick

Steven Spielberg
|
Le mélodrame contre la
science-fiction ou à son service?. Steven
Spielberg a-t-il trahi le projet de Stanley
Kubrick? Le débat alimentera les commentaires des
spécialistes des relations entre les deux hommes. La mort de
Kubrick en 1999 a certainement laissé à Spielberg une liberté
créatrice dont il a largement usé..Quant aux spectateurs, il
leur faudra concilier deux dimensions extrèmement fortes. Le
mélo d'A.I. rappelle celui d'E.T
(1982). Mais la science-fiction est loin d'être absente. Elle
constitue le fondement de la situation mélodramatique et
irrigue l'ensemble du film.
Pourtant, AI donne une étrange sensation de confusion des
genres. Sans doute parce que Spielberg s'approprie le
thème de l'histoire basée sur la nouvelle "Supertoys
Last All Summer Long" de Brian
Aldiss. Le réalisateur crée ainsi un film extrèmement
personnel, ce qui est très rare puisqu'il a
écrit très peu de scénarios pour ses propres films. Le
dernier remontait à Rencontre
du troisième type (1977).
Avec AI, on peut considérer que Spielberg commet un crime de lèse
science-fiction Il détourne en effet les lois du genre au
profit d'une réflexion tout à fait contemporaine. A ce titre
l'intelligence artificielle ne l'intéresse pas en elle-mêrme.
Contrairement à Blade
Runner (1982), le film de Ridley
Scott qui met en scène les "réplicants"
imaginés par Philip
K. Dick et qui, de ce fait, de rapproche des robots humains
d'AI, Spielberg ne traite pas une situation futuriste. Son film
cache une véritable fable philosophique derrière le prétexte
de la SF.
Le thème de Pinnochio n'est central qu'en apparence dans le film.
L'histoire de la marionnette qui devient un petit garçon a
donné lieu à plus de trente adaptations en film de cinéma ou
d'animation et en séries télévisées. Publiée à
partir de 1881 par Carlo
Collodi (de son vrai nom Carlo
Lorenzini), ce conte doit faire l'objet d'une nouvelle
version en 2002, signée Roberto
Benigni qui interprètera lui-même le rôle titre.
Depuis le 19ème siècle, cette fable fascine en
grande partie grâce à la transformation physique qu'entraîne
le passage de l'éat de jouet à celui d'enfant. David ne
dispose pas de ce ressort dramatique puisque son apparence est
d'emblée celle d'un petit garçon que rien, ou presque, ne
distingue d'un véritable enfant humain. De plus, il est non
seulement capable de ressentir des sentiments, mais l'amour
qu'il porte à sa mère approche de la perfection. De ce fait,
rien ne le pousse à devenir véritablement humain. Spielberg
recrée ce désir non pas pour satisfaire une aspiration à
l'égalité avec les humains mais uniquement pour rendre l'amour
possible entre David et sa mère. D'où l'extrême intensité
des 50 première minutes dont les détracteurs du film
eux-mêmes reconnaissent la qualité hors du commun. La suite,
qui dure près de deux heures, concentre toutes les critiques.
Sans doute Spielberg a-t-il sacrifié en partie l'unité de son
film aux nécessités du genre SF. Malgré des détours parfois
contestables, la scène finale renoue avec le thème central de
l'amour filial. On pourra rire du mélo poussé à l'extrême ou
être simplement ému par le spectacle poignant d'un amour qui
s'offre une journée de bonheur au delà de la mort. D'un bout
à l'autre du film, il n'est guère possible de nier le talent
bouleversant de Haley
Joel Osment, l'interprête de David, un garçon né en 1988
et qui avait, avant AI, tourné dans pas moins de 18
films...
Spielberg néglige les thèmes de l'intelligence
artificielle et de la robotique, tels que ceux de la durée de
vie des créatures artificielles ou de leur rapport au créateur
(Blade Runner), des relations avec les humains (les
trois lois d'Asimov), de l'exploitation des robots (R.U.R
de Karel
Capek) et il ébauche à peine celui de la révolte
des humains avec la scène de la Foire à la chair. En ce sens,
il se rappoche plus de... Kubrick et de son ordinateur Hal
9000 de 2001
l'Odyssée de l'Espace (1968). Le cinéaste réduisait alors
le robot à un pur esprit doué de sensations tout à fait
humaine. Lorsqu'il est débranché, Hal gémit: "J'ai
peur. J'ai peur, Dave. Dave, mon esprit s'en va. Je peux le
sentir. Je peux le sentir..." A l'époque, cette scène
marqua le public car elle mettait pour la première fois en
scène des sentiments exprimés par une machine. AI prend le
relai en poussant beaucoup plus loin la question des relations
affectives entre l'être humain et les robots. Dave n'a guère
d'états d'âme lorsqu'il devient nécessaire de
"tuer" Hal. Il n'en va pas de même pour la mère de
David.
AI devrait se traduire par "Amour
Inconditionnel". Malheureusement, cette
signification du sigle ne fonctionne pas en anglais... Pourtant,
il s'agit là du véritable thème du film qui repousse la
nature robotique de David au second plan. En effet, l'histoire
se noue autour de l'amour qui nait entre l'enfant-robot et sa
mère adoptive. Alors même que ce sentiment résulte d'une
simple programmation, plus poétique qu'informatique d'ailleurs,
il va se révéler d'une force telle qu'il met la mère dans une
situation intenable. Dans la première partie du film, David est
rejoint par Martin, le véritable fils de la famille Swinton
auparavant dans le coma. Ainsi, David ne joue plus son rôle de
substitut à un enfant disparu mais devient son concurrent. Son
frère humain se comporte avec lui de façon très humaine,
c'est à dire cruelle et injuste. Les défauts de Martin,
ordinaires pour un enfant de cet âge, se trouvent mis en relief
par la présence de David qui, lui, est dépourvu de ces
imperfections. Pour la mère, la comparaison devient rapidement
insupportable. Elle risque de perdre son amour pour Martin au
profit de celui qu'elle ressent pour David. La machine bât
l'être humain sur un terrain tabou, celui des sentiments. Si
David était un vrai garçon, il deviendrait le préferré de sa
mère. En tant que robot, il ne peut prétendre à cette place.
C'est le verdict de sa mère qui préferre s'en séparer plutôt
de d'affronter la réalité et admettre son amour pour David. Ce
dernier bascule ensuite dans le syndrome Pinocchio dans l'espoir
de retrouver sa place auprès de sa mère. Pour cela, il
rencontre Joe, un gigolo qui propose aux femmes des relations
sexuelles si satisfaisantes qu'elles ne supporteront plus,
après lui, le sexe avec les hommes... Les deux héros du film
représentent ainsi le danger que représente la perfection de
la robotique pour les êtres humains.
Fils parfait, David pose la question de la nature même
de l'amour humain. S'il peut être engendré par une créature
artificielle, quelle valeur peut-on lui accorder?
L'interrogation n'est pas aussi futuriste qu'il y paraît. Il
suffit en effet d'observer dès aujourd'hui les relations qui se
créent entre les humains et les animaux mais également celles
qui se cristalisent sur les robots aussi élémentaires que les
Tamagoshi ou les chiens Aibo. Sans parler des multiples divorces
et séparations entre adultes qui sont autant d'aveux d'échecs
de l'amour. Quel est l'avenir de ce sentiment dans une
civilisation qui offre de nouvelles alternatives aux
imperfections des relations humaines? C'est la question que pose
AI. Sans y répondre. David ne devient pas un enfant mais son
amour pour sa mère se révèle non seulement parfait mais
éternel puisque lui-même est immortel.
Les machines nous voleront-elles l'amour ou bien nous
contraindront-elles à perfectionner ce sentiment pour éviter
que les robots-enfants ou les robots-amants ne prennent la place
des humains? Le film de Spielberg a le mérite de poser ce
problème de façon inédite et forte. Rares sont les oeuvres
qui peuvent se prévaloir d'une telle dimension philosophique.
Quand le mélo se met au service de telles causes, il doit être
possible de lui pardonner certains excés. D'autant que ces
excès sont au centre de la problématique. Ne sont-ils pas
l'expression même de l'amour dont nous rêvons tous sans,
souvent; être capables de le vivre? MA
|